L’urologie française en 1919

Comme tout en Europe, l’urologie sort de la guerre affaiblie et bouleversée :

  • 10 millions de morts et 8 millions de blessés parmi les combattants, 7 millions de morts parmi les civils
  • l’effondrement de 4 empires (allemand, austro-hongrois, ottoman, russe)
  • une révolution
  • un génocide
  • des frontières complètement redessinées
  • l’apparition ou la réapparition sur la carte d’Europe de 9 nouveaux pays

Cependant dans la plupart des grandes villes d’Europe ainsi qu’aux États-Unis, des départements consacrés à l’Urologie, ont été mis en place avant la guerre. Ils vont donc assez naturellement se reconstituer dès la fin des hostilités et reprendre plus ou moins rapidement une activité souvent importante.
En France, en 1919, Paris compte 5 services d’Urologie dont Necker dirigé par Félix Legueu, et un hôpital privé dédié uniquement à l’Urologie fondé par Cathelin en 1907, de nombreuses grandes villes sont pourvues de services hospitaliers puis universitaires d’Urologie depuis des années (Bordeaux 1884, Marseille 1895, Lyon 1906, Montpellier 1907, Lille 1908...)

Le paysage urologique français en 1919 est particulier :

Guyon a 88 ans et est, à juste titre, vénéré. S’il avait choisi en 1867 de reprendre au départ de Civiale la fondation Civiale, c’était plus par désir d’entreprendre à 36 ans, une grande tâche que par intérêt pour l’appareil urinaire, qui n’avait pas été, jusque là au centre de ses préoccupations. Il ne réalisait sans doute pas en 1867, qu’il allait devenir le modèle pour les urologues et son service, qui n’avait jamais été un vrai service de chirurgie du temps de Civiale, un modèle pour un vrai département d’Urologie. En 1919, les urologues français sont presque tous des élèves de Necker, ses élèves.

Albarran (1860-1912), est mort depuis 7 ans. Le plus brillant et le plus talentueux des élèves de Guyon était arrive à Necker comme interne en 1888, dans un service déjà renommé, mais qu’il allait largement contribuer, à faire devenir prestigieux. Collaborateur de Guyon à Necker de1888 à 1901, il avait été en 1906 au départ en retraite de Guyon, le successeur tout désigné pour conduire avec élégance et efficacité la clinique urologique de Necker jusqu’à sa mort en 1912 emporté à 52 ans, après une longue agonie, par la tuberculose contractée en se coupant lors de l’examen d’une pièce de néphrectomie.

Legueu est le chef incontesté de l’urologie française. Il est reconnu comme un grand chirurgien et un grand enseignant mais est plus austère, plus conservateur, moins brillant qu’Albarran. Arrivé à Necker comme interne en 1889, médaille d’or en 1890, il a été le collaborateur de Guyon jusqu’en 1904, année où il est allé à Tenon diriger un service de chirurgie qu’il a définitivement imprégné d’urologie. A la mort d’Albarran en 1912, il a pris tout naturellement la direction de la clinique urologique de Necker.

Mais 1919, c’est aussi une petite brèche dans l’hégémonie Neckerienne : Victor Rochet, premier titulaire de la chaire d’urologie de Lyon, créée pour lui en 1912, va assumer en 1919 la double présidence de l’association française d’urologie (Guyon était président de l’AFU depuis 1896) et de son 19ème congrès. Autre petite brèche, Georges Marion, qui n’est pas élève de Guyon, est devenu en 1908, le chef de service de l’hôpital Lariboisière où la fondation Civiale a été transférée en 1901. Marion, après Hartmann en a fait un centre de grande qualité où de nombreux jeunes urologues français et étrangers viennent apprendre les gestes de la chirurgie urologique que Marion maîtrise parfaitement.

La pathologie urologique en 1919

La fin du 19ème siècle a vu la médecine se transformer grâce à l’essor de la physiologie et de l’anatomie pathologique et à la compréhension des mécanismes physiopathologiques.

La pathologie urologique avait été cantonnée pendant des siècles au traitement des pierres de la vessie et à la pathologie uréthrale. À la fin du 18ème siècle, la pathologie de l’appareil urinaire et de l’appareil génital de l’homme avait commencé à être reconnue comme un ensemble, amenant à classer et à traiter les uropathies en fonction de leur cause. Le mérite de Guyon a été de comprendre que le chirurgien se devait d’élargir le champ de la chirurgie. Même s’il répugnait à se dire spécialiste, Guyon, avec Albarran, a fondé la spécialité urologique, en suivant 6 grands principes, à la base de la réussite de beaucoup de grandes entreprises :

  • travailler,
  • s’entourer des meilleurs dans la multidisciplinarité et les laisser s’exprimer sans interdits,
  • être convaincu qu’il n’y a pas de progrès sans recherche,
  • transmettre sans relâche le savoir à tous,
  • regrouper les spécialistes dans des associations ouvertes a tous,
  • enfin facteur difficile à contrôler, durer ; Guyon est resté à Necker de 1867 à 1906. Il faut du temps et de la détermination pour bâtir une cathédrale !

Ainsi en 1919 l’urologie avait connu ses 50 glorieuses. L’urologie était une spécialité à part entière exercée par des chirurgiens qui, dans le même temps qu’étaient explorées, classées les maladies, avaient décrit toutes les voies d’abord et presque toutes les interventions urologiques, qu’elles soient adaptées déjà à l’homme ou encore expérimentales chez l’animal et enfin avaient inventé l’endoscopie.

Preuve de cette individualisation : la parution dès 1914 du premier tome de l’encyclopédie française d’urologie qui en comportera 6 (les derniers tomes retardés par la guerre ne paraissent qu’en 1923) et est une somme des connaissances urologiques comportant aussi la description des principales interventions chirurgicales, y compris la transplantation rénale !

La fondation en 1919 de la SFU,

La fondation en 1919 de la SFU, société fermée, élitiste, contraignante et très parisienne, peut apparaitre assez paradoxale dans une France qui rêve de souffler, et dans une spécialité en pleine expansion où la France est leader et dont les principales rivales (Vienne et Berlin) sont dans le groupe des vaincus. C’est sans doute pour « resserrer les rangs » d’un noyau dur de l’urologie autour de lui uni dans un patriotisme exacerbé que Legueu fonde la SFU. Il l’écrit dans son discours inaugural de la SFU : « ...beaucoup d’entre vous avaient déjà senti la nécessité d’un rapprochement plus intime devant la cohésion allemande. La guerre a rendu plus évidente cette nécessité, et il m’a suffi de vous donner un appel pour voir toutes les bonnes volontés se grouper et se cristalliser immédiatement autour d’un noyau central. » discours qui se terminait par ces mots : « nous sommes décidés, malgré la paix, à ne rien oublier, et tout contact est à jamais fini entre nous et ceux dont les crimes resteront dans l’histoire la honte de l’humanité » montrant son hostilité (qui sera durable) à toute idée de réconciliation.

Les urologues sont donc « réactionnaires » dans une France où émergent des idées nouvelles et où, chez les intellectuels, le non-conformisme est de rigueur :

  • En littérature, les morales traditionnelles fondées sur le devoir sont attaquées, l’absurde fait l’objet de la réflexion des philosophes mais aussi, le plaisir.
  • Dada, né au cœur de l’Europe, pendant la guerre, affiche un scepticisme tapageur vis-à-vis des valeurs admises mais va bouleverser les pratiques artistiques.
  • Alors qu’en Allemagne, W. Gropius fonde le bauhaus en 1919, Marcel Duchamp après avoir montre en 1917 sa « fontaine » que les urologues connaissent bien, met en 1919 des moustaches et un bouc à la Joconde et nomme son œuvre : LHOOQ
  • Le jazz, apporté en Europe par les soldats américains en 1917 est adopté par tous les milieux...la France subit la grippe espagnole mais danse le one-step et le charleston !
Rédacteur : Urofrance
Réalisation : Axoïde
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